Le Japon est-il vraiment le pays qui prescrit le plus de benzodiazépines, et sa règle de 2018 a-t-elle marché ?
Non : le Japon consomme beaucoup et figurait en 2018 parmi les dix pays les plus consommateurs mesurés, mais il n'est pas premier — plusieurs pays européens sont devant. En 2018, l'assurance maladie japonaise a introduit une pénalité tarifaire sur les prescriptions d'anxiolytiques et d'hypnotiques poursuivies au-delà de douze mois sans changement de posologie. Ce qui a été mesuré depuis est instructif et modeste : le nombre de molécules empilées sur une même ordonnance a reculé, la part des patients traités au long cours, elle, n'a pas visiblement bougé.
Dernière relecture : 6 août 2026.
Le niveau réel de prescription, sans exagération
La phrase « le Japon est le premier consommateur mondial de benzodiazépines » circule beaucoup. Les données disponibles ne la soutiennent pas telle quelle.
La comparaison internationale la plus large disponible porte sur 67 pays et territoires entre 2008 et 2018, à partir de données de ventes converties en doses définies journalières pour 1 000 habitants et par jour (DDD/TID). Le Japon y consommait 62,82 DDD/TID en 2008 et 65,69 en 2018 : un niveau élevé et stable, sans tendance statistiquement significative sur la décennie.
Le classement, lui, demande d'être lu précisément. En 2008, les dix pays les plus consommateurs étaient tous européens, dans une fourchette de 63,69 à 128,24 DDD/TID — le Japon se situait juste en dessous. En 2018, il entre dans ce groupe de tête : les auteurs écrivent que Porto Rico et le Japon sont alors les deux seuls pays non européens parmi les dix premiers. Ils relèvent aussi que quatre des cinq premières places de 2018 reviennent à des pays d'Europe du Sud — Serbie, Portugal, Croatie, Espagne. Le Japon est donc dans le haut du classement, sans en être le sommet.
Sa particularité est surtout régionale : les auteurs notent qu'en Asie, la consommation reste remarquablement élevée au Japon, au-dessus de 60 DDD/TID sur toute la période, là où les pays voisins consomment beaucoup moins. C'est un point haut isolé dans sa région plus qu'un cas hors catégorie mondiale.
Ce que ces chiffres ne mesurent pas, et c'est important : ce sont des données de ventes, pas d'ordonnances. Elles ne disent ni combien de personnes sont traitées, ni depuis combien de temps. Or un pays peut consommer beaucoup parce que beaucoup de gens prennent un traitement court, ou parce que peu de gens en prennent un depuis très longtemps. Seul le second cas concerne le sevrage. Les conventions de calcul des doses journalières varient par ailleurs selon les molécules : les classements entre pays voisins ne sont pas fiables au rang près.
Ce que fait exactement la règle de 2018
Le Japon révise son barème national d'actes et de remboursements tous les deux ans. Ce barème fixe ce que le médecin facture à l'assurance maladie : c'est un levier direct. Depuis 2012, il sert à décourager l'empilement de psychotropes, par étapes — réduction des honoraires de consultation psychiatrique au-delà de trois anxiolytiques ou trois hypnotiques simultanés (2012), extension aux honoraires de prescription et aux antipsychotiques et antidépresseurs (2014), resserrement des seuils (2016).
La révision d'avril 2018 ajoute deux choses : la réduction s'applique désormais quand le total anxiolytiques + hypnotiques atteint quatre molécules (norme : trois) ; et surtout, les honoraires de prescription sont réduits lorsqu'un anxiolytique ou un hypnotique est prescrit depuis plus de douze mois à la même posologie et selon les mêmes modalités d'administration.
Deux points méritent d'être bien vus, parce qu'ils déterminent tout le reste.
Le levier vise le prescripteur, pas le patient. Ce n'est pas le remboursement du médicament pour la personne traitée qui baisse, c'est la rémunération de l'acte de prescription. L'idée est de rendre la reconduction automatique d'une ordonnance légèrement coûteuse pour celui qui la signe.
La cible n'est pas la benzodiazépine, c'est la routine. Le déclencheur est la combinaison « plus de douze mois » et « posologie inchangée ». C'est la reconduction à l'identique qui est pénalisée — pas le fait de traiter, ni le fait d'accompagner une baisse progressive.
Ce qu'on a mesuré depuis
Plusieurs équipes ont regardé, avec des bases de données différentes. Le résultat d'ensemble est nuancé : le volet « empilement de molécules » a bougé, le volet « durée » beaucoup moins.
L'empilement a reculé. Une analyse en séries temporelles interrompues sur de grandes bases de remboursement japonaises trouve, après avril 2018, une baisse significative de la proportion de patients dépassant le seuil pour l'ensemble anxiolytiques + hypnotiques : rupture de niveau d'environ 0,6 point de pourcentage, puis pente descendante de l'ordre de 0,04 point par mois. Le mois même de l'entrée en vigueur, 36,3 % des patients concernés sont repassés sous le seuil, contre 12 à 22 % lors des autres périodes. Effet net, immédiat, attribuable à la mesure. Mais les auteurs signalent eux-mêmes que leur période d'observation s'arrêtait trop tôt pour évaluer le volet « plus de douze mois » : ils ont mesuré le nombre de molécules, pas la durée.
La durée, elle, a résisté. Une étude avant/après citée dans un travail sur la déprescription en soins primaires japonais compare la proportion de prescriptions de benzodiazépines au long cours en 2014-2015 et en 2018-2019 : 10,7 % dans les deux cas, sans changement significatif. Sur cet indicateur précis, la mesure de 2018 n'a pas laissé de trace visible.
Une baisse existe, mais elle est plus ancienne que la règle. Une série hospitalière japonaise couvrant 2009-2021 et près de 68 000 patients montre que la part de ceux recevant une benzodiazépine ou un apparenté, parmi les personnes traitées pour anxiété ou insomnie, décroît nettement — mais à partir de 2015, donc avant la règle des douze mois, et plus fortement chez les 75 ans et plus. Point crucial : dans cette même série, les doses quotidiennes moyennes restent stables. Les auteurs en tirent une objection directe : l'effet de la mesure pourrait être limité, puisqu'un prescripteur peut augmenter la dose journalière sans déclencher la pénalité — celle-ci ne visant que la reconduction à posologie inchangée.
Les révisions suivantes semblent avoir mordu davantage chez les plus âgés. Une analyse en séries temporelles interrompues sur données nationales de remboursement (2015-2022, population mensuelle moyenne d'environ 828 000 patients de 50 ans et plus) évalue les mesures d'avril 2020 sur la polymédication : la pente des prescriptions au long cours de benzodiazépines et de somnifères apparentés s'infléchit significativement vers la baisse après l'intervention — avec, dans l'immédiat, une légère hausse transitoire de niveau. La croissance des hypnotiques d'une autre classe, non benzodiazépiniques, ralentit également.
Alors, qui a réellement changé de traitement ?
C'est la question la plus utile, et la réponse disponible est incomplète. Ce que les données permettent de dire, prudemment :
- Les personnes âgées ont été davantage concernées que les plus jeunes, ce qui est cohérent avec des recommandations qui ciblent ce groupe en priorité.
- Le flux a plus bougé que le stock. Prescrire moins souvent une benzodiazépine à une nouvelle personne n'est pas la même chose qu'aider une personne traitée depuis dix ans à réduire. L'indicateur qui n'a pas bougé — la part de traitements au long cours — est précisément celui du stock.
- Une partie du mouvement est un déplacement, pas une disparition. Doses quotidiennes stables d'un côté, montée d'autres classes d'hypnotiques de l'autre : une part de la baisse correspond à des substitutions entre molécules, pas à des arrêts.
Et il manque l'essentiel : aucune des sources consultées ne dit ce que sont devenus les patients dont l'ordonnance a été raccourcie ou modifiée — décroissance accompagnée, ou arrêt subi ? Les bases de remboursement ne contiennent pas cette information.
Ce qu'un levier économique change — et ce qu'il ne change pas
La leçon n'est pas « les incitations tarifaires ne marchent pas ». Elles marchent, et vite, sur ce qu'elles savent atteindre : ce qui est comptable sur une ligne d'ordonnance, comme le nombre de molécules simultanées. Ce comportement-là a changé en un mois.
Elles atteignent mal ce qui suppose du temps de consultation et une relation. Réduire un traitement ancien demande d'expliquer, de rassurer, de revoir la personne souvent, d'accepter des paliers qui traînent. Dans une étude qualitative menée auprès de médecins de premier recours japonais engagés dans une démarche de déprescription, les obstacles rapportés ne sont pas financiers : le manque de temps, la crainte d'abîmer la relation médecin-patient en insistant pour arrêter, le poids des habitudes collectives autour de ces médicaments. Un praticien y résume le dilemme : chercher à convaincre au prix de la relation de soin n'est pas une bonne pratique.
Un signal tarifaire ne fournit ni temps de consultation, ni alternative disponible. Quand ces ressources manquent, la pénalité peut être absorbée sans rien changer, contournée par un ajustement de posologie, ou — c'est le risque à surveiller — se traduire par un refus de renouvellement sans plan de sortie, ce qui est exactement ce qu'il ne faut pas.
Peut-on transposer à la France ? Prudence
Les deux systèmes ne sont pas superposables, et présenter la mesure japonaise comme un modèle prêt à l'emploi serait malhonnête. Le Japon dispose d'un barème national unique révisé tous les deux ans, qui permet d'agir directement sur la rémunération d'un acte de prescription précis. L'organisation des soins, la place du médecin de famille, la durée des consultations, l'accès aux prises en charge non médicamenteuses et les habitudes de prescription diffèrent d'un pays à l'autre. Aucune étude parmi celles consultées ici ne teste l'effet qu'aurait un dispositif analogue en France.
Ce qui reste raisonnablement transposable relève non pas du système japonais, mais de la nature du problème :
- Une mesure administrative agit vite sur les nouvelles prescriptions et lentement, voire pas du tout, sur les traitements déjà installés.
- La prescription au long cours n'est pas un oubli du prescripteur : elle est tenue par une demande, une inquiétude, une habitude et une relation. Aucun barème ne dénoue cela.
- Sans moyen d'accompagner la baisse, contraindre la prescription déplace le problème plus qu'il ne le résout.
Ce que ça change pour vous si votre ordonnance court depuis des années
Trois choses, et une seule action.
Vous n'êtes pas une anomalie. Au Japon comme ailleurs, la prescription poursuivie bien au-delà des durées recommandées est une situation banale, produite par l'organisation des soins autant que par les personnes. Un traitement qui dure depuis dix ans n'est pas la preuve d'un échec personnel.
Ne comptez pas sur une réforme pour décider à votre place. L'expérience japonaise montre que ces dispositifs bougent lentement l'aiguille sur les traitements anciens. Ce qui change une situation individuelle, c'est une décision prise avec un médecin, à un rythme choisi et avec un suivi.
Un durcissement des règles peut se retourner contre vous s'il n'est pas anticipé. Le scénario à éviter est le renouvellement refusé ou raccourci sans plan : mieux vaut ouvrir la discussion en amont que la subir.
La sortie utile est simple : prenez rendez-vous avec votre médecin traitant pour poser explicitement la question de la réduction, en demandant un plan progressif, écrit, révisable, et des points de suivi rapprochés. Si la discussion n'aboutit pas, un avis auprès d'un médecin addictologue ou d'un centre spécialisé est le bon deuxième niveau. Ce qu'il a besoin d'entendre, ce n'est pas un chiffre lu quelque part, mais depuis combien de temps le traitement dure, ce qui a déjà été tenté, et ce qui vous inquiète le plus dans l'idée de diminuer.
Ce qui n'est pas su
- L'effet propre de la règle des douze mois n'a pas été isolé. L'étude qui mesure le mieux l'impact de 2018 portait sur le volet « nombre de molécules » et s'arrêtait trop tôt pour le volet « durée ».
- On ignore ce que sont devenues les personnes sorties des statistiques. Arrêt accompagné, décroissance lente, passage à une autre molécule, arrêt brutal : les bases de remboursement ne le disent pas.
- Aucune donnée consultée ne relie ces mesures à un critère de santé. Moins de prescriptions n'est pas en soi un bénéfice démontré pour les patients concernés ; c'est un objectif intermédiaire.
- La part revenant à la règle, aux recommandations professionnelles et à l'évolution spontanée des pratiques n'est pas départageable : la baisse observée dans la série hospitalière démarre en 2015, avant la mesure.
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Ouvrir le calculateur →Sources
- Ma, T.-T., Wang, Z., Qin, X., Ju, C., Lau, W. C. Y., Man, K. K. C., Castle, D., Chang, W. C., Chan, A. Y. L., Cheung, E. C. L., Chui, C. S. L., & Wong, I. C. K. (2023). Global trends in the consumption of benzodiazepines and Z-drugs in 67 countries and regions from 2008 to 2018: a sales data analysis. Sleep, 46(10), zsad124. Données de ventes converties en DDD/TID ; Japon 62,82 (2008) → 65,69 (2018), sans tendance significative. Les dix premiers pays de 2008 étaient tous européens (63,69 à 128,24 DDD/TID) ; en 2018, l'article indique que Porto Rico et le Japon sont les deux seuls pays non européens des dix premiers, et que quatre des cinq premières places reviennent à la Serbie, au Portugal, à la Croatie et à l'Espagne. PubMed 37094086 · Texte intégral
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- Kimura, T., Yamamoto, K., Saeki, R., Omura, T., & Yano, I. (2026). Impact of the Medical Policy Intervention for Polypharmacy on Long-Term Prescriptions of Hypnotic Medications in Older Patients: An Interrupted Time-Series Analysis Using a Nationwide Claims Database in Japan. Geriatrics & Gerontology International. Données nationales 2015-2022, patients de 50 ans et plus ; inflexion à la baisse des prescriptions au long cours après les révisions d'avril 2020. PubMed 41612793
Le détail en points du barème japonais et les conditions de dispense n'ont pas été consultés dans les textes administratifs originaux ; ils ne sont donc pas rapportés ici.